Il y a tout juste un siècle jour pour jour, le 3 novembre 1913, un garçon espagnol de 9 ans débarquait à Buenos Aires avec ses parents. Quelques 15 ans plus tard, en 1928, une jeune fille espagnole de 18 ans arriva également dans la capitale de l’Argentine. Les deux émigrés ne tardèrent pas à se rencontrer et à se mettre en ménage, le jeune homme s’étant entre-temps forgé une bonne réputation en tant que mécanicien-électricien. Son nom commençait à être connu dans le quartier: Mordillo, mecánico electricista, comme l’illustrait la pancarte sur la façade de la maison.

Le fils de Marcelo et Maria Oliva Mordillo nacquit le 4 août 1932, dans ce quartier de Villa Pueyrredón à Buenos Aires. Guillermo Mordillo ne tardera pas à s’intéresser au dessin et à l’illustration, et encouragé par ses parents il finira par se faire non seulement un prénom dans le milieu, mais à imposer son nom de famille comme synonyme de ses petits personnages blancs et sans bouche. Au point que Mordillo est l’un des rarissimes artistes qui pourrait aujourd’hui se permettre, quelques quatre-vingt ans plus tard, de ne pas signer ses oeuvres, tellement son style est personnel et reconnaissable.

Hier nous sommes allés, Cécile et moi-même, visiter la magnifique exposition que le Château de St-Maurice a dédié à Guillermo Mordillo. Contraste amusant que celui du monde haut en couleurs et mouvements de Mordillo (et le bougre manie très bien la couleur!) avec les murs austères et lourds d’une fortification médiévale. Les curateurs de l’exposition ont réussi là non seulement un joli coup (il s’agit apparemment de la première exposition dédiée à Mordillo en Suisse), mais également une jolie déclaration d’amour à Mordillo et à son art.

Car il s’agit bien d’art, ici. D’illustration et d’humour, certes, et la plupart des visiteurs pourraient en rester là. De B.D. aussi, même si Mordillo tombe plus souvent dans cette catégorie inclassable des humoristes dessinant des gags en une seule vignette (pour la plupart), et qui plus est généralement sans phylactères en ce qui le concerne – mais le plus souvent, on associe ses albums à la B.D. plutôt qu’à l’illustration de presse, par exemple. Mais avoir la chance de voir de près, et même de très près, les tableaux de Mordillo à St-Maurice nous fait rapidement prendre conscience de combien son trait est abouti et sa maîtrise des couleurs, des profondeurs et des volumes frise la perfection. C’est bien simple, après avoir souri et ri de ses gags on accrocherait bien ses tableaux au salon pour leur jouissive beauté!

Mordillo reste aujourd’hui plus jeune que jamais: n’a-t-il pas fêté ses vingt ans il y a peu, certes pour la quatrième fois? Son rire et son humour sont présents et palpables tout du long de l’exposition, en tous cas. On ne manque pas d’y voir maint sourires, et même d’y entendre des éclats de rire, et force est de constater que des gags qui nous ont fait rire il y a trente ans et plus restent aussi vifs et drôles aujourd’hui. Mordillo vieillit bien, et grâce à lui nos mémoires et notre bonne humeur aussi.

L’exposition à St-Maurice durera encore jusqu’au 17 novembre prochain. Je ne saurais trop vous conseiller de laisser tout tomber et de vous précipiter en Valais par le premier train venu, afin de vous plonger avec délices dans une oeuvre exceptionnelle et trop rarement mise en valeur. Il était plus que temps de redresser ce tort, un grand merci donc à l’équipe du Château de St-Maurice pour avoir remis Mordillo au milieu du village!

P.S.: je ne devrais pas le dire, afin de pouvoir en profiter moi-même sans bains de foule, mais l’équipe du Musée se révèle ambitieuse et connaisseuse, et c’est un bien. La prochaine exposition touchera en effet à un monstre tout ce qu’il y a de plus sacré dans le milieu: Franquin lui-même!


Illustration: © Mordillo